Lanvaudan, le petit Locronan, en Morbihan

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Il y quatre routes qui mènent au bourg de Lanvaudan, venant de Plouay, Inzinzac-Lochrist (Hennebont), Inguiniel ou Calan (Lorient). En entrant dans le bourg, sur chacun de ses axes, on passe devant une maison d’un parent proche: cette information aussi stupide qu’anecdotique m’est très personnelle et m’autorise à affirmer que je suis originaire de là. Mais, ce qui rend intéressant le bourg de Lanvaudan c’est cette sensation, arrivé sur place, d’avoir déniché un des plus beaux villages de Bretagne.

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La maison « Arthur et Marie »

Quel est le cliché de l’habitat traditionnel en Bretagne ? Une maison en pierres de taille et toit de chaume, une longère, devant laquelle on vient de planter un hortensia. Lanvaudan est, dans cette logique, une enfilade de clichés. Autour de l’église, les longères y sont majoritaires, le granit la couleur dominante, le chaume un signe d’excellence… Contrairement à d’autres bourgs bretons, Lanvaudan, sans doute par manque d’ambition ou d’argent, n’a pas connu au cours du XXè siècle la mutation architecturale classique qui consistait à remplacer l’habitat paysan traditionnel, sombre et malcommode par la maison cubique, blanche, surmontée d’un toit en ardoise à deux pentes… Pendant des décennies, les habitants de la commune préféraient construire sur les terrains environnant plutôt que de détruire les anciennes maisons pour libérer les parcelles. Le bourg s’est peu à peu décalé de part et d’autre des maisons traditionnelles, qui étaient laissés à l’abandon pendant des décennies. La plus célèbre d’entre elles, la Maison à la niche au chien, la plus proche de l’église, était, dans les années 70, réduite à quatre murs abritant des ronces.

Les années 70 ont été un tournant comme souvent dans la façon d’appréhender ces ruines. Le granit devenait de plus en plus la touche de distinction dans l’architecture néo-bretonne. Certains propriétaires, les plus prospères  n’hésitant pas à passer commande de linteaux sculptés qu’on achetait aux paysans pour les intégrer aux constructions neuves (le même phénomène a eu lieu dans le Trégor pour se doter d’ardoises du Pays devenues

Le Gîte "Le Roseau"

Le Gîte « Le Roseau »

rares). Dans le même temps, les enfants qui avaient grandi dans les longères et s’étaient libérés de la « pénombre » et du sol en terre battue restaient perplexes quand les premiers rénovateurs se sont mis au travail. Les premières maisons neuves entièrement en pierres de taille ont précédé la rénovation de maisons anciennes. Et petit à petit, l’ancien habitat, parfois transformé en écurie, prenait plus de valeur que la banale bâtisse de forme carrée construite, tout à côté, au début du siècle.

Le bourg de Lanvaudan apporte une excellente lecture sur ces phénomènes. On y trouve tous les cas de figure:

– la longère rénovée dans le respect de son histoire (la majorité des maisons remarquables)

– la maison du début XXè dont on a  retiré l’enduit pour mettre à nu une pierre parfois hétéroclite

– la maison entièrement en granit d’une cinquante d’années

– la maison à façade de granit sur un côté (côté église) par décision conforme de l’architecte des Bâtiments de France

– la maison blanche classique, avec ou sans élément de pierre apparente

– le linteau en béton en guide de cicatrice après ablation du linteau sculpté original

P1070376Le bourg de Lanvaudan vaut le détour, comme disent les journalistes. Mais cette information est une des moins partagée à destination des touristes en Bretagne. Il est d’ailleurs très fréquent que les bretons eux-mêmes confondent Lanvaudan et Landévan, dont le nom est visible sur un des axes principaux de Bretagne sud, la RN 165. Cette relative indifférence fait partie du charme de la découverte.

Parfois, on raconte que Lanvaudan était en concurrence avec Locronan pour recevoir les faveurs de l’État pour la préservation de son patrimoine… et que la commune finistérienne a finalement été choisie. Mais s’agit-il d’une rumeur ?

En breton, Lanvaudan se dit « Lovedan ».

À découvrir sur place:

Les jouets en bois « Arthur et Marie »

Le gîte de groupe « Rando Accueil » « Le Roseau »

À quelques kilomètres du bourg, à Sebrevet: Le Moulin de SebrevetLa crêperie de Sebrevet et Le Blavet,

L’architecture, le patrimoine et les fesses de la Belle Angèle

1991, alors que j’étais journaliste pigiste à Quimperlé, le chef de rédaction, un rien ironique, me demande pour le lendemain un papier sur le conflit qui oppose l’artiste peintre Rousseaux et la Mairie de Pont-Aven. Le peintre, dans un geste artistique spontané, avait repeint la devanture de son magasin dans un motif de type « faux marbre » plutôt criard, sans aucun accord préalable de la mairie. Dans la vitrine de la galerie, trônait magnifiquement la peinture de l’arrière train dénudé d’une femme, qu’il présentait comme « Les  fesses de la Belle Angèle », en référence au célèbre tableau de Gauguin, « La Belle Angèle » (celui-ci présentait la « face nord » de la Dame, tandis que Rousseaux s’était chargé de « la face sud »).

BelleAngèle Pendant cette courte période de polémique centrée sur la généreuse anatomie de la Dame, l’École de Pont-Aven faisait une entrée remarquée dans le surréalisme. Le peintre provocateur maniait l’analogie historique, faisant remarquer que ses déboires avec la Mairie n’était pas si éloignés de celle de Gauguin dont la peinture, rejetée par le Maire de l’époque (« La Belle Angèle » était sa femme et le tableau lui était destiné !), lui avait valu quelques insultes et une invitation répétée à quitter les lieux. L’architecte des bâtiments de France, docte et d’un calme tout administratif, rappelait à l’envi que l’aménagement de l’espace urbain devait répondre à des règles cohérentes, qui étaient fixées par la Mairie, avec son concours (dans le cas d’un avis « conforme », ce concours valait règlementation). La Mairie, embarrassée, rappelait qu’il ne faut pas confondre liberté d’expression (un des fondements de la vie des peintres à Pont-Aven) et respect du patrimoine. L’artiste-peintre (qui s’y connait mieux en couleurs qu’un artiste-peintre ?) était courroucée par l’idée qu’on lui impose une tonalité particulière de bleu utilisée autrefois dans les faïences et, dans une envolée à la Dali, prenait à témoin la presse, la population et le monde entier sur le fait que tout était partie d’une paire de fesses. S’ensuivit une pléiade de reportages et autres papiers connotés « clochemerle » qui plaît tant aux médias parisiens.

L’intérêt de cette anecdote est la manière dont elle met en perspective le commentaire de l’individu face à l’autorité réglementaire de l’administration. D’un côté l’homme libre, de l’autre les gardiens du temple. La rébellion du mauvais genre face à la doctrine du bon goût. Mais, pour connaître les deux protagonistes principaux, d’un côté l’artiste, de l’autre l’Architecte des Bâtiments de France en poste à Quimper à l’époque, et pour les avoir interviewés, il semble que chacun ait poussé sa logique jusqu’au bout. L’un jouant de toutes les ambiguïtés, avec un fond moraliste et une mauvaise foi certaine, pour alerter le monde d’une injustice. L’autre prenant appui sur une interprétation idéale du patrimoine de Pont-Aven (qui pourrait être contredite par son successeur) pour associer définitivement l’architecture locale et une palette de couleurs prédéfinie, dans le lieu même des plus grandes audaces impressionnistes (voir le Christ Jaune de Gauguin).

L’oeuf et la poule

Pennan

Pennan

Dans le respect du patrimoine, qu’est-ce qui est premier ? Le patrimoine lui-même ou son interprétation contemporaine ? En Écosse, deux villages de bords de mer, au nord des Highlands: Pennan (lieu de tournage de Local Hero de B. Fosyth) et Crovie. Les deux villages sont distants de quelques kilomètres et accessibles depuis une route côtière en surplomb. Même architecture: maisons de pêcheurs, modestes et basses, principalement. L’une, Pennan, est toute blanche. L’autre, Crovie, est toute grise. Il n’y a pas à choisir entre les deux options: ces deux sites sont également magnifiques. Mais chacune, totalement cohérente. Pourquoi cette différence ?

Crovie

Crovie

Parce que d’un côté, il est recommandé de peindre sa maison en blanc, de l’autre il est interdit de faire le ravalement. Simples et efficaces. Peut-être le peintre se sentirait-il à l’étroit dans ces villages ?

Spezet, en Centre Bretagne, une des premières communes de Bretagne a avoir réalisé un travail sur la couleur des façades: le bleu côtoie le jaune et le rose pâle voisine un orange profond. Cette fois, c’est plutôt l’Irlande qui est le modèle. Les couleurs vives sont la base de sa communication touristique, accentuées par des ciels sombres et l’échantillon roux de la population locale qu’on fait poser en premier plan… Le bourg de Spezet est une palette de couleur à lui seul. Mais pourquoi ce qui est possible ici n’est pas possible là ?

Début des années 2000, une autre anecdote. Une collectivité est maître d’ouvrage d’un bâtiment industriel qui doit s’implanter sur la hauteur d’un village de quelques centaines d’habitants. Il s’agit d’une crêperie artisanale. L’architecte, travaillant lui aussi l’analogie hasardeuse, propose d’associer deux couleurs: le jaune d’oeuf et la coquille d’oeuf. Jaune d'oeufLe raisonnement est simple: pour faire des crêpes, il faut des oeufs ! Par acquit de conscience, il est demandé au conseil municipal de valider la couleur du bâtiment. Pas de règlement particulier, ni d’avis conforme cette fois: le bâtiment sera jaune et coquille d’oeuf. Cette fois l’artiste a eu raison.

Édicter le bon goût est impossible. Faire des commentaires est facile. Il y a simplement des évidences, des images qui se fixent comme remarquables sans qu’on ait besoin de connaître les critères d’appréciation: elles s’imposent à nous. Celle que je préfère (je passe devant chaque jour) est celle colline de Saint-Martin-des-Champs, couverte de maisons blanches, toutes banales, pas unes ne sera un jour associée au mot « patrimoine », et pourtant, ce point de vue me parle.

SMDC

Sissinghurst: romantisme et marketing du patrimoine

Le patrimoine est un axe de développement touristique majeur. Mais s’il est une forme d’évidence dans la feuille de route des professionnels du tourisme, il n’est pas si simple à aborder. D’autant que les investissements en cause imposent une forme d’exploitation et de contenu consensuels. Entre la mémoire des lieux, la question de la rentabilité et les tendances du moment, la série documentaire « Sissinghurst » montre un site patrimonial en plein chamboulement. Elle est riche d’enseignements sur nos propres pratiques locales.

La Tour de Vita Sackville-West depuis le "White garden" de Sissinghurst

La Tour de Vita Sackville-West depuis le « White garden » de Sissinghurst

La BBC a diffusé début  2013 une série documentaire sur le Château de Sissinghurst, dans le Kent, en Angleterre, autrefois propriété de la romancière Vita Sackville West et de son mari, le diplomate Harold Nicolson. Leur fils Nigel a fait don du domaine au National Trust, à la condition que la famille puisse vivre dans les lieux avec femmes et enfants. Adam Nicolson, le petit fils, et sa famille (ainsi que la soeur d’Adam) habitent sur place. Le Château de Sissinghurst reçoit la visite de 160 000 visiteurs chaque année et, bravant les habitudes d’organisation du National Trust, les descendants Nicolson vont essayer de faire changer le fonctionnement du site. La confrontation entre ces deux approches, celle professionnelle et éprouvée du National Trust et celle romantique et idéaliste des Nicolson, nous apprend sur nos propres méthodes de travail et sur la place que nous laissons, ou pas, à l’initiative extérieure.

D’un côté, un établissement public managé au niveau national, avec des valeurs et des principes de fonctionnement qui se retrouvent dans tous les échelons du fonctionnement: du jardinier, à la vendeuse en boutique, au paysagiste, en passant par le chef cuisinier. Le National Trust est une machine administrative plutôt lourde, qui laisse malgré tout une certaine autonomie à l’équipe locale, quotidiennement renforcée en saison par une armée de volunteers (bénévoles). De l’autre un couple de quinquagénaires, héritiers en droite ligne des premiers propriétaires, qui fait une lecture très critique de la situation du site. Adam avait quatre ans à la mort de la romancière. Il se souvient néanmoins de l’ambiance pré-National Trust: une ferme avec des animaux, un potager fournissait la famille et un charmant désordre dans l’organisation (un linéaire de vieilles bâtisses, chacune dédiée à un moment de la journée, repas, écriture, nuit…) Sarah Nicolson, son épouse, nutritionniste, ambitionne une petite révolution: faire du menu du restaurant un hommage à Vita, grande voyageuse, et proposer à la clientèle des plats plus exotiques qu’elle affectionnait (en contradiction avec la carte actuelle).

Depuis Vita et Harold, quatre générations d’écrivains dans la famille. Leurs livres remplissent ensemble l’espace d’une bibliothèque de  de trois mètres sur trois… Des romans, des livres historiques et depuis Nigel, le fils de Vita, des livres sur la famille et sur Sissinghurst, comme s’il fallait montrer au monde sa propre sidération d’être issu d’une telle descendance. Adam écrit un nouveau livre sur Sissinghurst au moment du tournage. Il est donc bien placé pour connaître les mérites de sa famille et ses excès. Il sait aussi apprécier le traitement qu’en fait le National Trust.

« White garden »

"Clematis Duchess of Edimburgh" dans le White Garden.

« Clematis Duchess of Edimburgh » dans le White Garden.

Sissinghurst est connu d’abord par la présence de Vita Sackville-West qui écrivit la plupart de ses livres dans un bureau resté intact, dans la tour principale du château. Il est aussi mondialement connu pour son « White Garden », un jardin composé de fleurs blanches, exclusivement, qui exprime bien la personnalité des deux propriétaires d’alors: Harold, rationnel et structuré (des carrés de petites haies qui ordonnent) et Vita, flamboyante et expressive (un désordre dans l’agencement des fleurs à la façon d’un « cottage garden »). L’ironie est que ce jardin a été conçu spécifiquement pour attirer le public, dans l’idée d’augmenter les recettes d’entrée du site qui était déjà, dans les années 50, ouvert au public. Vita et Harold, bien avant que le National Trust apporte ses méthodes, avaient déjà inventé une forme de marketing naturaliste et patrimonial: un marketing habile et pérenne, une sorte de « prêt à porter » du patrimoine. Vous pouvez reproduire dans votre jardin le « White garden », comme on rapporte avec soi une Tour Eiffel miniature ou la casquette floquée « NY » de New-York.

Mais, il est un fait que néglige bizarrement le National Trust, parce qu’il sort du standard du « politiquement correct », ce sont les pratiques homosexuelles du couple. Vita est connue pour avoir eu de nombreuses aventures lesbiennes, dont une avec la romancière (géniale) Virginia Woolf, avec qui elle finira par se fâcher. Et avec une jeune femme, pour qui, Vita quittera mari et enfants et s’enfuira pour Paris. Pour finalement revenir sagement reprendre sa place dans la famille. L’amour réel que se portait le couple, l’un pour l’autre, n’entrait dans aucun des référentiels habituels. Adam, dont le gagne pain est aussi d’écrire sur sa propre famille, va interpeller le National Trust sur cet oubli. Sans grand succès.

Sarah Nicolson, la femme d’Adam, montre une grande détermination à faire bouger les menus du restaurant, sous l’oeil rigolard, légèrement méprisant, du Chef cuisinier. Adossé négligemment aux murs de sa cuisine – forteresse, sous des airs de professionnel aguerri, il rappelle les grands principes de la cuisine commerciale: qualité, rentabilité, technicité et surtout il se fait le porte parole de la clientèle, arguant d’une parfaite connaissance de ses habitudes. Devant les caméras de la BBC, il montre un parfait décalage entre la formation qu’il a reçue (une trentaine d’années plus tôt), qui fait de lui un technicien expérimenté et parfaitement intégré au système National Trust, et de l’autre une époque qui cherche une forme de retour à la simplicité: des plats cuisinés avec les produits du potager ou tout simplement une vision écologique de la cuisine qui évite les étonnantes pérégrinations de la matière première. L’incompréhension est telle entre les deux mondes que chacun devra faire un geste vers l’autre. Sarah signera un contrat de « volunteer » pour comprendre le fonctionnement de la cuisine et le National Trust demandera le concours d’un consultant, restaurateur à Londres, pour étudier la faisabilité des idées de Sarah. Les deux seront un échec. En désespoir de cause, Sarah consentira à faire marche arrière: plus question de révolutionner la carte du restaurant, elle proposera chaque mois un plat du jour, qui sera présenté à la clientèle comme le « menu de Vita », photo d’époque à l’appui. Le premier, « couscous tajine », connaitra un certain succès. Mais surtout, la grande révolution se fera en coulisse: un potager est créé par le National Trust qui embauchera une spécialiste pour le gérer. Il fournira le restaurant et proposera des légumes bio à la vente à la boutique. Cette fois, le chef s’inclinera devant la qualité du résultat. On ne sait dire si le fait qu’une collègue soit en charge de cette mission (solidarité entre techniciens) a influencé son jugement…

Simple passeur

La clé de ce programme et ce qui le rend passionnant aux yeux des professionnels du tourisme est sa façon de créer un suspense autour des idées nouvelles. D’un côté, la doctrine de gestion d’un passé sanctuarisé. De l’autre, la volonté d’innovation justifiée par une forme de restauration de la mémoire. Et l’intérêt qu’on y trouve est aussi qu’il brouille toutes les cartes. Tous les poncifs explosent. Bien entendu, il est plutôt drôle d’entendre les protestations d’Adam Nicolson quand un grand pot du jardin (qui a toujours été là, depuis son enfance) est remplacé par un nouveau ou quand un arbre malade, bien que planté par Vita, ait été abattu… Chacun est à sa place: l’affectif d’un côté, le doctrinaire et professionnel froid de l’autre.

Adam NicolsonMais au milieu de la série, Adam découvre, avec une sorte de honte qu’il avoue bien volontiers devant la caméra, comment il avait sous-estimé le lien viscéral entre le personnel (moins de vingt personnes travaillent sur le site), et Sissinghurst. Une employée raconte comment le jour du décès de son mari, elle s’est réfugiée dans le jardin, sur son lieu de travail, pour méditer et tenter d’atténuer la douleur. Tous ses sentiments forts et non exprimés (finalement le personnel n’est présent que par le truchement d’un contrat de travail) lui sont revenus à la figure, comme un boomerang. Il s’entretiendra plus tard avec une sexagénaire qui considère Sissinghurst comme un mausolée: les cendres de sa mère ont été dispersées dans le jardin.

Adam Nicolson, occupant des lieux par la grâce d’une donation, n’est pas le propriétaire de Sissinghurst. Et s’il pouvait, jusque là, se revendiquer le dépositaire d’une forme d’authenticité que lui apportait sa filiation avec Vita Sackville-West, il est devenu un passeur parmi d’autres. Le domaine de Sissinghurst fait partie intégrante de l’oeuvre de la romancière et il est désormais, à ce titre, une forme de bien public, dans le sens ou les lecteurs, les visiteurs, peuvent s’y projeter et y déployer un lien affectif aussi grand que celui obtenu par l’héritage.

Avis conforme

Il n’y a guère que les britanniques pour être prêts à se montrer ainsi, dans le quotidien du travail, dans le questionnement de la décision à prendre, dans la remise en cause des choix et des principes de fonctionnement jusque là réputés immuables. Parfois les échanges sont violents, le découragement gagne, les susceptibilités percent mais jamais la communication n’est coupée.

Dans notre travail au quotidien, en Bretagne, il nous arrive de travailler avec les britanniques. On peut retenir deux leçons de ce programme. La première est que le terme « lovely » ne signifie pas que vous avez l’adhésion de votre interlocuteur. Par politesse et par bonté d’âme, il peut consentir à vous donner raison, sourire à vos propositions, tout en gardant, une position fermement arrêtée et opposée à la vôtre. La seconde est que, sans trahir ses propres convictions, il faut savoir changer de méthode (plusieurs fois si nécessaire), atténuer ses ambitions si besoin et consentir à faire des pas plus petits.

Enfin, s’il fallait retenir une démonstration par l’absurde qu’apporte la série, ce serait que la « vérité unique » s’applique mal à aux notions de patrimoine, de sauvegarde et de mémoire, même si, en France, la tradition est que la doctrine d’un homme, par son statut dans les services de l’État (architecte des Monuments Historiques, des Bâtiments de France) détienne par délégation une forme de vérité absolue, érigée en réglementation par la magie de l’avis conforme.

À voir sur « BBC iplayer ». À lire, par Adam Nicolson « Sissinghurst, an unfinished story » 2009.

Balade en Baie de Morlaix sur le Château du Taureau

Week-end de la Pentecôte 2012, soleil sur la Baie de Morlaix, en Bretagne. La traversée la plus longue jusqu’au Château du Taureau, et donc la plus passionnante part de Plougasnou (port du Diben). C’est une vraie balade en Baie de Morlaix. Une trentaine de minutes  en bateau pour se rendre au Château avec les commentaires du patron du bateau de la Compagnie des « Sept Îles ».

Marc, Françoise, Dimitri et Justin viennent régulièrement sur Morlaix mais c’est la première fois qu’ils décident de rester pour « jouer aux touristes ». Deux jours intenses avec une première balade sur l’Île de Batz le premier jour et le périple sur le Château du Taureau le second. « Le sud de la Bretagne est magnifique, c’est vrai. Mais quand on y habite on a vraiment tort de ne pas venir voir de l’autre côté, près de la Manche. Et puis, eh ! il n’y a pas que Saint-Malo et la Côte de Granite Rose en Bretagne Nord ! »

La route côtière qui part de Morlaix vers Plougasnou est l’occasion de découvrir le littoral de la Baie de Morlaix, côté Trégor. De Morlaix partent deux routes côtières quasimment continue jusqu’à Carantec d’un côté, jusqu’à Locquirec de l’autre. On pourrait presque profiter de tout le paysage sans sortir de la voiture ! Après le port de plaisance de Morlaix qu’on laisse à notre gauche, nous longeons la rivière de Morlaix dont le lit s’élargit de plus en plus jusqu’à se confondre avec la Manche dix kilomètres plus loin. La côte nord de la Bretagne est une merveille et la Baie de Morlaix est, avec les Abers, un des meilleurs exemples du Finistère. De l’autre côté de la rivière, Locquénolé, la plus petite commune du Finistère, qui toute entière est tournée vers son voisin d’en face, la quartier de Dourduff en mer sur la commune de Plouezoc’h, qu’on voit posé là sur une frange escarpée de la côte : une succession de maisons surplombent un petit port ostréicole, dont les barges, au repos, attendent tranquillement de reprendre du service.

Le Dourduff en mer

Au loin, la ligne d’horizon dessine de petits îlots, tous différents. C’est ici que nous apercevons pour la première fois, la silhouette trappue du Château du Taureau.

La route s’enfoncent tranquillement dans la campagne, s’élève sur le plateau du Trégor en longeant la rivière du Dourduff, pour accéder au centre-bourg de Plouezoc’h. Et puis, c’est la descente en douceur vers Barnenez (que certains appellent la « Principauté de Barnenez »…) où se trouve un des plus vieux monuments historique au monde, le Cairn de Barnenez (7 000 ans, plus vieux que les pyramides), que l’on aperçoit furtivement depuis la route.

Le Cairn de Barnenez (photo Monum)

Après le Camping de la Baie de Térénez, un promontoir qui s’ouvre sur un panorama spectaculaire et unique : une vue dégagée les îlots de la Baie, sur le port de Térénez et  jusqu’à Roscoff, en passant par les clochers de Saint-Pol de Léon (le Kreisker et la Cathédrale) et la pointe du littoral de Carantec. Un avant goût.

Au port du Diben, le bateau arrive, s’engage dans le chenal au bout de la digue et vient accoster sur la cale, à proximité des bateaux de pêche et de la vedette de l’école de plongée de Plougasnou, qui propose en saison une balade à la palme pour nager au milieu des phoques gris de la Baie. Ce sera pour une autre fois.

Bertrand, le gardien du Château du Taureau s’asseoit en haut de la cale et accueille les visiteurs en distribuant les tickets. Une trentaine de personnes ce jour-là. Nous prenons place à l’avant du bateau pour profiter au maximum du paysage et disposer d’une vue panoramique sur la Baie. Sur la pointe de Primel-Trégastel, toute proche, que nous loneons en sortant du port du Diben, deux personnes pratiquent l’escalade. Les rochers de Primel sont connus pour être un excellent spot de varappe.

Les rochers de la Pointe de Primel Trégastel

Au nord-est à quelques encablures de nous, les rochers de la Méloine et leurs habitants qui nous observent probablement de leurs grands yeux avant de plonger chercher leur nourriture : les phoques gris. Mais nous ne les distinguons pas, même pas à la jumelle.

Le temps est dégagé, grand soleil et quelques nuages de temps en temps, qui filent au dessus de nous, poussés par le vent très présent au large mais agréable. Comme toujours en Bretagne, « il y a de l’air » et on la respire à pleins poumons dès qu’on s’écarte de la côte.

Pendant la traversée

Pendant toute la traversée, Ronan commente la Baie de Morlaix : l’anse de Térénez, le Cairn de Barnenez, l’Île Noire dont on dit qu’elle a inspiré Hergé pour l’album éponyme, l’Île Louet que nous verrons de dos, avec la lanterne du phare qui dépasse de la végétation, l’Île Callot dont on aperçoit le relief au bout de la PresquÎle de Carantec, le Léon qu’on distingue au loin, Saint-Pol, Roscoff, l’Île de Batz…

L’arrivée au Château du Taureau

Le Château du Taureau grandit petit à petit, jusqu’à devenir un mastondonte qu’on aborde par une petite cale en bois. Il faut grimper les escaliers, passer le pont levis et c’est un autre monde : une cour intérieure percée de nombreuses portes voutées à double battants et de passages mystérieux qui conduisent à des escaliers en granit ou à des pièces ouvertes sur la mer par une étroite meurtrière. La guide du Château accueille les visiteurs chaleureusement et présente en quelques minutes l’histoire de la bâtisse, fort de défense, garnison, prison, centre nautique et même « maison secondaire » pour Mme Lévèque de Vilmorin (veuve du célèbre grainetier) qui, après avoir convaincu l’État de le lui louer, y invitait les « happy few » entre 1930 et 1937. À partir de 1998, le Château du Taureau est l’objet d’une restauration par son propriétaire, l’État : 6 ans de travaux pendant lesquels 190 blocs de granit sont changés. Depuis 2006, le Château est accessible à la visite du public, dont la gestion est confiée à la Chambre de commerce de Morlaix, qui y propose une exposition et une boutique. Outre le dédale de pièces sombres et mystérieuses, dont le cachot de Blanqui, le communard, qui y sera interné à partir de mars 1871, le clou du spectacle se situe sur le toit, une ronde ouverte de tous côté vers la Baie de Morlaix. Le plus beau de tous les points de vue !

L’accueil au Château

La cour intérieure

Chacun peut découvrir le château comme il l’entend, toute la famille réunie ou les enfants d’un côté les parents de l’autre. Ce jour-là, sur un nid à même le granit, trois œufs de goëlan étaient sur le point d’éclore, les poussins semblant communiquer entre eux par de frêles « cui-cui », perceptibles de temps en temps, parfois couverts par les protestations des parents en vol stationnaire au dessus de la scène. À cet endroit de la Baie, la mer est turquoise, comme en Méditerranée, et laisse affleurer quelques rochers sur lesquels s’ébattent de nombreux oiseaux marins parmi lesquels des mouettes, des cormorans et un étrier-pie armé de son bec rouge long et courbé, pour « chasser » le coquillage, etc.

La tour du fort, située à l’ouest de la bâtisse accueille une terrasse qui domine de quelques mètres le toit du Château. Elle permet d’accéder à une vue panoramique unique, embrassant la Baie de Morlaix, dans son ensemble du Léon au Trégor, et une vue dégagée sur le Château en contrebas de quelques mètres.

Depuis la tour.

Sur le chemin (chenal) du retour, les ados s’allongent à l’avant du bateau : l’air marin et les courses dans les escaliers provoquent une léthargie mêlée de contentement chez les plus turbulents d’entre eux. Il n’est pas certain qu’ils racontent tous les épisodes de la journée à leurs camarades le lundi suivant…

Les ados au retour

Au retour

Aller au Château du Taureau depuis le port du Diben est la meilleure façon de découvrir aussi la Baie de Morlaix. Le temps de traversée est le double par rapport au parcours depuis Carantec (qui reste de fait le moyen le plus rapide de s’y rendre). Et surtout, une fois à terre, il est possible de poursuivre son périple jusqu’à Locquirec, en passant par l’enclos paroissial de Saint-Jean-du-Doigt et par la côte escarpée de Guimaëc (s’il vous reste des forces empruntez donc le sentier côtier du Prajou à Beg ar Fry – notre pointe du Raz à nous !).

Dire que la Baie de Morlaix est une des plus belles baies du Monde n’est pas mentir. La visite se termine toujours par un « whaou ! c’est génial ! ». C’est le cas pour d’autres baies en Bretagne, dont chacune présente des caractéristiques et une ambiance uniques. Ce qui est certain, c’est que pour réunir en un panorama les phoques gris, l’étrier pie, le pied à terre de Mme de Vilmorin, et l’Île Noire de Tintin, il n’y en a qu’une, c’est la Baie de Morlaix. Et quand, en plus, vous louez la Maison du gardien de phare sur l’Île Louet, mais ceci est une autre histoire.