L’architecture, le patrimoine et les fesses de la Belle Angèle

1991, alors que j’étais journaliste pigiste à Quimperlé, le chef de rédaction, un rien ironique, me demande pour le lendemain un papier sur le conflit qui oppose l’artiste peintre Rousseaux et la Mairie de Pont-Aven. Le peintre, dans un geste artistique spontané, avait repeint la devanture de son magasin dans un motif de type « faux marbre » plutôt criard, sans aucun accord préalable de la mairie. Dans la vitrine de la galerie, trônait magnifiquement la peinture de l’arrière train dénudé d’une femme, qu’il présentait comme « Les  fesses de la Belle Angèle », en référence au célèbre tableau de Gauguin, « La Belle Angèle » (celui-ci présentait la « face nord » de la Dame, tandis que Rousseaux s’était chargé de « la face sud »).

BelleAngèle Pendant cette courte période de polémique centrée sur la généreuse anatomie de la Dame, l’École de Pont-Aven faisait une entrée remarquée dans le surréalisme. Le peintre provocateur maniait l’analogie historique, faisant remarquer que ses déboires avec la Mairie n’était pas si éloignés de celle de Gauguin dont la peinture, rejetée par le Maire de l’époque (« La Belle Angèle » était sa femme et le tableau lui était destiné !), lui avait valu quelques insultes et une invitation répétée à quitter les lieux. L’architecte des bâtiments de France, docte et d’un calme tout administratif, rappelait à l’envi que l’aménagement de l’espace urbain devait répondre à des règles cohérentes, qui étaient fixées par la Mairie, avec son concours (dans le cas d’un avis « conforme », ce concours valait règlementation). La Mairie, embarrassée, rappelait qu’il ne faut pas confondre liberté d’expression (un des fondements de la vie des peintres à Pont-Aven) et respect du patrimoine. L’artiste-peintre (qui s’y connait mieux en couleurs qu’un artiste-peintre ?) était courroucée par l’idée qu’on lui impose une tonalité particulière de bleu utilisée autrefois dans les faïences et, dans une envolée à la Dali, prenait à témoin la presse, la population et le monde entier sur le fait que tout était partie d’une paire de fesses. S’ensuivit une pléiade de reportages et autres papiers connotés « clochemerle » qui plaît tant aux médias parisiens.

L’intérêt de cette anecdote est la manière dont elle met en perspective le commentaire de l’individu face à l’autorité réglementaire de l’administration. D’un côté l’homme libre, de l’autre les gardiens du temple. La rébellion du mauvais genre face à la doctrine du bon goût. Mais, pour connaître les deux protagonistes principaux, d’un côté l’artiste, de l’autre l’Architecte des Bâtiments de France en poste à Quimper à l’époque, et pour les avoir interviewés, il semble que chacun ait poussé sa logique jusqu’au bout. L’un jouant de toutes les ambiguïtés, avec un fond moraliste et une mauvaise foi certaine, pour alerter le monde d’une injustice. L’autre prenant appui sur une interprétation idéale du patrimoine de Pont-Aven (qui pourrait être contredite par son successeur) pour associer définitivement l’architecture locale et une palette de couleurs prédéfinie, dans le lieu même des plus grandes audaces impressionnistes (voir le Christ Jaune de Gauguin).

L’oeuf et la poule

Pennan

Pennan

Dans le respect du patrimoine, qu’est-ce qui est premier ? Le patrimoine lui-même ou son interprétation contemporaine ? En Écosse, deux villages de bords de mer, au nord des Highlands: Pennan (lieu de tournage de Local Hero de B. Fosyth) et Crovie. Les deux villages sont distants de quelques kilomètres et accessibles depuis une route côtière en surplomb. Même architecture: maisons de pêcheurs, modestes et basses, principalement. L’une, Pennan, est toute blanche. L’autre, Crovie, est toute grise. Il n’y a pas à choisir entre les deux options: ces deux sites sont également magnifiques. Mais chacune, totalement cohérente. Pourquoi cette différence ?

Crovie

Crovie

Parce que d’un côté, il est recommandé de peindre sa maison en blanc, de l’autre il est interdit de faire le ravalement. Simples et efficaces. Peut-être le peintre se sentirait-il à l’étroit dans ces villages ?

Spezet, en Centre Bretagne, une des premières communes de Bretagne a avoir réalisé un travail sur la couleur des façades: le bleu côtoie le jaune et le rose pâle voisine un orange profond. Cette fois, c’est plutôt l’Irlande qui est le modèle. Les couleurs vives sont la base de sa communication touristique, accentuées par des ciels sombres et l’échantillon roux de la population locale qu’on fait poser en premier plan… Le bourg de Spezet est une palette de couleur à lui seul. Mais pourquoi ce qui est possible ici n’est pas possible là ?

Début des années 2000, une autre anecdote. Une collectivité est maître d’ouvrage d’un bâtiment industriel qui doit s’implanter sur la hauteur d’un village de quelques centaines d’habitants. Il s’agit d’une crêperie artisanale. L’architecte, travaillant lui aussi l’analogie hasardeuse, propose d’associer deux couleurs: le jaune d’oeuf et la coquille d’oeuf. Jaune d'oeufLe raisonnement est simple: pour faire des crêpes, il faut des oeufs ! Par acquit de conscience, il est demandé au conseil municipal de valider la couleur du bâtiment. Pas de règlement particulier, ni d’avis conforme cette fois: le bâtiment sera jaune et coquille d’oeuf. Cette fois l’artiste a eu raison.

Édicter le bon goût est impossible. Faire des commentaires est facile. Il y a simplement des évidences, des images qui se fixent comme remarquables sans qu’on ait besoin de connaître les critères d’appréciation: elles s’imposent à nous. Celle que je préfère (je passe devant chaque jour) est celle colline de Saint-Martin-des-Champs, couverte de maisons blanches, toutes banales, pas unes ne sera un jour associée au mot « patrimoine », et pourtant, ce point de vue me parle.

SMDC

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