Sissinghurst: romantisme et marketing du patrimoine

Le patrimoine est un axe de développement touristique majeur. Mais s’il est une forme d’évidence dans la feuille de route des professionnels du tourisme, il n’est pas si simple à aborder. D’autant que les investissements en cause imposent une forme d’exploitation et de contenu consensuels. Entre la mémoire des lieux, la question de la rentabilité et les tendances du moment, la série documentaire « Sissinghurst » montre un site patrimonial en plein chamboulement. Elle est riche d’enseignements sur nos propres pratiques locales.

La Tour de Vita Sackville-West depuis le "White garden" de Sissinghurst

La Tour de Vita Sackville-West depuis le « White garden » de Sissinghurst

La BBC a diffusé début  2013 une série documentaire sur le Château de Sissinghurst, dans le Kent, en Angleterre, autrefois propriété de la romancière Vita Sackville West et de son mari, le diplomate Harold Nicolson. Leur fils Nigel a fait don du domaine au National Trust, à la condition que la famille puisse vivre dans les lieux avec femmes et enfants. Adam Nicolson, le petit fils, et sa famille (ainsi que la soeur d’Adam) habitent sur place. Le Château de Sissinghurst reçoit la visite de 160 000 visiteurs chaque année et, bravant les habitudes d’organisation du National Trust, les descendants Nicolson vont essayer de faire changer le fonctionnement du site. La confrontation entre ces deux approches, celle professionnelle et éprouvée du National Trust et celle romantique et idéaliste des Nicolson, nous apprend sur nos propres méthodes de travail et sur la place que nous laissons, ou pas, à l’initiative extérieure.

D’un côté, un établissement public managé au niveau national, avec des valeurs et des principes de fonctionnement qui se retrouvent dans tous les échelons du fonctionnement: du jardinier, à la vendeuse en boutique, au paysagiste, en passant par le chef cuisinier. Le National Trust est une machine administrative plutôt lourde, qui laisse malgré tout une certaine autonomie à l’équipe locale, quotidiennement renforcée en saison par une armée de volunteers (bénévoles). De l’autre un couple de quinquagénaires, héritiers en droite ligne des premiers propriétaires, qui fait une lecture très critique de la situation du site. Adam avait quatre ans à la mort de la romancière. Il se souvient néanmoins de l’ambiance pré-National Trust: une ferme avec des animaux, un potager fournissait la famille et un charmant désordre dans l’organisation (un linéaire de vieilles bâtisses, chacune dédiée à un moment de la journée, repas, écriture, nuit…) Sarah Nicolson, son épouse, nutritionniste, ambitionne une petite révolution: faire du menu du restaurant un hommage à Vita, grande voyageuse, et proposer à la clientèle des plats plus exotiques qu’elle affectionnait (en contradiction avec la carte actuelle).

Depuis Vita et Harold, quatre générations d’écrivains dans la famille. Leurs livres remplissent ensemble l’espace d’une bibliothèque de  de trois mètres sur trois… Des romans, des livres historiques et depuis Nigel, le fils de Vita, des livres sur la famille et sur Sissinghurst, comme s’il fallait montrer au monde sa propre sidération d’être issu d’une telle descendance. Adam écrit un nouveau livre sur Sissinghurst au moment du tournage. Il est donc bien placé pour connaître les mérites de sa famille et ses excès. Il sait aussi apprécier le traitement qu’en fait le National Trust.

« White garden »

"Clematis Duchess of Edimburgh" dans le White Garden.

« Clematis Duchess of Edimburgh » dans le White Garden.

Sissinghurst est connu d’abord par la présence de Vita Sackville-West qui écrivit la plupart de ses livres dans un bureau resté intact, dans la tour principale du château. Il est aussi mondialement connu pour son « White Garden », un jardin composé de fleurs blanches, exclusivement, qui exprime bien la personnalité des deux propriétaires d’alors: Harold, rationnel et structuré (des carrés de petites haies qui ordonnent) et Vita, flamboyante et expressive (un désordre dans l’agencement des fleurs à la façon d’un « cottage garden »). L’ironie est que ce jardin a été conçu spécifiquement pour attirer le public, dans l’idée d’augmenter les recettes d’entrée du site qui était déjà, dans les années 50, ouvert au public. Vita et Harold, bien avant que le National Trust apporte ses méthodes, avaient déjà inventé une forme de marketing naturaliste et patrimonial: un marketing habile et pérenne, une sorte de « prêt à porter » du patrimoine. Vous pouvez reproduire dans votre jardin le « White garden », comme on rapporte avec soi une Tour Eiffel miniature ou la casquette floquée « NY » de New-York.

Mais, il est un fait que néglige bizarrement le National Trust, parce qu’il sort du standard du « politiquement correct », ce sont les pratiques homosexuelles du couple. Vita est connue pour avoir eu de nombreuses aventures lesbiennes, dont une avec la romancière (géniale) Virginia Woolf, avec qui elle finira par se fâcher. Et avec une jeune femme, pour qui, Vita quittera mari et enfants et s’enfuira pour Paris. Pour finalement revenir sagement reprendre sa place dans la famille. L’amour réel que se portait le couple, l’un pour l’autre, n’entrait dans aucun des référentiels habituels. Adam, dont le gagne pain est aussi d’écrire sur sa propre famille, va interpeller le National Trust sur cet oubli. Sans grand succès.

Sarah Nicolson, la femme d’Adam, montre une grande détermination à faire bouger les menus du restaurant, sous l’oeil rigolard, légèrement méprisant, du Chef cuisinier. Adossé négligemment aux murs de sa cuisine – forteresse, sous des airs de professionnel aguerri, il rappelle les grands principes de la cuisine commerciale: qualité, rentabilité, technicité et surtout il se fait le porte parole de la clientèle, arguant d’une parfaite connaissance de ses habitudes. Devant les caméras de la BBC, il montre un parfait décalage entre la formation qu’il a reçue (une trentaine d’années plus tôt), qui fait de lui un technicien expérimenté et parfaitement intégré au système National Trust, et de l’autre une époque qui cherche une forme de retour à la simplicité: des plats cuisinés avec les produits du potager ou tout simplement une vision écologique de la cuisine qui évite les étonnantes pérégrinations de la matière première. L’incompréhension est telle entre les deux mondes que chacun devra faire un geste vers l’autre. Sarah signera un contrat de « volunteer » pour comprendre le fonctionnement de la cuisine et le National Trust demandera le concours d’un consultant, restaurateur à Londres, pour étudier la faisabilité des idées de Sarah. Les deux seront un échec. En désespoir de cause, Sarah consentira à faire marche arrière: plus question de révolutionner la carte du restaurant, elle proposera chaque mois un plat du jour, qui sera présenté à la clientèle comme le « menu de Vita », photo d’époque à l’appui. Le premier, « couscous tajine », connaitra un certain succès. Mais surtout, la grande révolution se fera en coulisse: un potager est créé par le National Trust qui embauchera une spécialiste pour le gérer. Il fournira le restaurant et proposera des légumes bio à la vente à la boutique. Cette fois, le chef s’inclinera devant la qualité du résultat. On ne sait dire si le fait qu’une collègue soit en charge de cette mission (solidarité entre techniciens) a influencé son jugement…

Simple passeur

La clé de ce programme et ce qui le rend passionnant aux yeux des professionnels du tourisme est sa façon de créer un suspense autour des idées nouvelles. D’un côté, la doctrine de gestion d’un passé sanctuarisé. De l’autre, la volonté d’innovation justifiée par une forme de restauration de la mémoire. Et l’intérêt qu’on y trouve est aussi qu’il brouille toutes les cartes. Tous les poncifs explosent. Bien entendu, il est plutôt drôle d’entendre les protestations d’Adam Nicolson quand un grand pot du jardin (qui a toujours été là, depuis son enfance) est remplacé par un nouveau ou quand un arbre malade, bien que planté par Vita, ait été abattu… Chacun est à sa place: l’affectif d’un côté, le doctrinaire et professionnel froid de l’autre.

Adam NicolsonMais au milieu de la série, Adam découvre, avec une sorte de honte qu’il avoue bien volontiers devant la caméra, comment il avait sous-estimé le lien viscéral entre le personnel (moins de vingt personnes travaillent sur le site), et Sissinghurst. Une employée raconte comment le jour du décès de son mari, elle s’est réfugiée dans le jardin, sur son lieu de travail, pour méditer et tenter d’atténuer la douleur. Tous ses sentiments forts et non exprimés (finalement le personnel n’est présent que par le truchement d’un contrat de travail) lui sont revenus à la figure, comme un boomerang. Il s’entretiendra plus tard avec une sexagénaire qui considère Sissinghurst comme un mausolée: les cendres de sa mère ont été dispersées dans le jardin.

Adam Nicolson, occupant des lieux par la grâce d’une donation, n’est pas le propriétaire de Sissinghurst. Et s’il pouvait, jusque là, se revendiquer le dépositaire d’une forme d’authenticité que lui apportait sa filiation avec Vita Sackville-West, il est devenu un passeur parmi d’autres. Le domaine de Sissinghurst fait partie intégrante de l’oeuvre de la romancière et il est désormais, à ce titre, une forme de bien public, dans le sens ou les lecteurs, les visiteurs, peuvent s’y projeter et y déployer un lien affectif aussi grand que celui obtenu par l’héritage.

Avis conforme

Il n’y a guère que les britanniques pour être prêts à se montrer ainsi, dans le quotidien du travail, dans le questionnement de la décision à prendre, dans la remise en cause des choix et des principes de fonctionnement jusque là réputés immuables. Parfois les échanges sont violents, le découragement gagne, les susceptibilités percent mais jamais la communication n’est coupée.

Dans notre travail au quotidien, en Bretagne, il nous arrive de travailler avec les britanniques. On peut retenir deux leçons de ce programme. La première est que le terme « lovely » ne signifie pas que vous avez l’adhésion de votre interlocuteur. Par politesse et par bonté d’âme, il peut consentir à vous donner raison, sourire à vos propositions, tout en gardant, une position fermement arrêtée et opposée à la vôtre. La seconde est que, sans trahir ses propres convictions, il faut savoir changer de méthode (plusieurs fois si nécessaire), atténuer ses ambitions si besoin et consentir à faire des pas plus petits.

Enfin, s’il fallait retenir une démonstration par l’absurde qu’apporte la série, ce serait que la « vérité unique » s’applique mal à aux notions de patrimoine, de sauvegarde et de mémoire, même si, en France, la tradition est que la doctrine d’un homme, par son statut dans les services de l’État (architecte des Monuments Historiques, des Bâtiments de France) détienne par délégation une forme de vérité absolue, érigée en réglementation par la magie de l’avis conforme.

À voir sur « BBC iplayer ». À lire, par Adam Nicolson « Sissinghurst, an unfinished story » 2009.

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